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mar 13

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Démocratie directe : pourquoi le rêve de Beppe Grillo n’est pas réalisable

Beppe Grillo voudrait abroger l’article 67 de la Constitution italienne qui dit ceci : « chaque membre du Parlement représente la Nation et exerce ses fonctions sans obligation de mandat. » [NdT : c’est-à-dire sans obligation autre que de rendre compte aux électeurs] Je comprends la préoccupation du leader du Mouvement 5 Stelle, non seulement à la lumière des récents scandales (Scilipotti, Razzi, De Gregorio), mais également vu cette satanée habitude qu’ont les partis d’aller piocher des éléments chez les voisins. Un des champions de cette manie est Clemente Mastella, qui avait cependant l’honnêteté parfaitement impudique de l’admettre, et alors qu’un jour Francesco Cossiga lui reprochait une de ses campagnes d’ « acquisitions rémunérées [de parlementaires] », il avait répondu de façon parfaitement ingénue : «  je ne comprends pas pourquoi quand je fais ce genre de chose pour mon parti c’est mal considéré, alors que c’était accepté lorsque je le faisais pour Cossiga. »

Cela dit, je ne suis pas d’accord avec Grillo. Il faut d’abord regarder pourquoi les Pères de la Constitution ont introduit cette clause. C’est parce qu’avec l’obligation du mandat, le parlementaire serait totalement à la merci, encore plus qu’il ne l’est aujourd’hui, des responsables de partis, il n’aurait plus aucune liberté de vote, et tout débat interne serait aboli puisque le « scélérat » n’aurait plus d’autre choix que celui de quitter le Parlement. En outre, le fait de changer d’opinion relève du droit à la liberté [de pensée]. Évidemment, c’est très différent si cela se fait au travers d’un échange d’argent ou d’autres avantages. Il s’agit alors d’un délit qui s’appelle « corruption » et qui doit être puni, que ce soit celui qui se laisse corrompre, ou le corrupteur lui-même (comme dans l’affaire De Gregorio – Berlusconi).

En tout cas, le vrai problème, ce n’est pas l’Article 67. (La dignité, comme le courage, si on ne l’a pas, on ne peut pas se les donner, et même avec l’ « obligation de mandat », on trouverait une façon de « trahir » l’électorat par des trucages encore plus subtils et opaques). Le vrai problème, ce sont les partis, et l’évidente et profonde crise de la démocratie représentative. Grillo, sur les traces de Rousseau, voudrait lui substituer la démocratie directe, grâce au Web. Tous les citoyens pourraient se prononcer sur tout, et une fois la volonté populaire établie à la majorité, les parlementaires ne seraient plus des « représentants » du peuple, mais comme les appelait Rousseau, des « commissaires », privés de volonté et d’initiatives personnelles. Cependant, Rousseau élaborait sa théorie dans le contexte de la petite ville de Genève et pour une société bien moins complexe que l’actuelle.

Aujourd’hui les citoyens, mis à part quelques cas spécifiques et bien identifiés, ne peuvent pas vraiment connaître à fond les questions sur lesquelles on leur demanderait de se prononcer. Les gens, comme le chante le ménestrel Jannaci, « z’ont déjà leurs soucis, » et ils ne peuvent pas s’occuper de tout. La démocratie directe n’est possible que dans de petites réalités. Et à dire vrai, une démocratie de ce type a déjà existé, alors qu’elle ne savait pas elle-même qu’elle s’appelait comme cela. Dans l’Europe d’avant la Révolution française, l’assemblée des chefs de famille décidait absolument tout ce qui concernait le village. Mais elle décidait en connaissance de cause, car tous y vivaient dans ce village, et sur cette terre. Tandis que le Web-citoyen, par la force des choses, est presque toujours loin des questions sur lesquelles il serait amené à se prononcer. Alors, quelle solution reste-t-il ? Un localisme tellement extrême qu’il réduirait au minimum les fonctions de l’État (en substance, la Défense, et la politique étrangère) ? Je n’y crois pas. Il est bien plus probable qu’avec l’effondrement – qui surviendra un jour ou l’autre – de l’actuel modèle de développement, du monde de l’argent, de l’industrie, de ce même monde virtuel sur lequel compte tant Grillo, et la désintégration simultanée du monde global, il ressortira une réalité beaucoup plus proche de celle qui suivit l’écroulement de l’Empire romain et de ses structures juridiques, lorsque les gens se rassemblèrent autour de systèmes féodaux et de monastères autosuffisants. En somme, un retour au féodalisme, sans État, sans partis, sans représentants, mais aussi sans seigneurs, comme l’imaginent, ou le rêvent certains courants de pensée américains.

Massimo FIni

Il Gazzettino, le 7 mars 2013

 

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4 comments

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  1. gloup

    Je ne partage pas votre point de vue et vous invite à prendre connaissance des travaux d’Etienne CHOUARD et de Bernard MANIN sur le tirage au sort qui était en fait associé à la démocratie alors que l’élection était associé au concept de gouvernement représentatif et ce jusqu’à la révolution française.

    Pour d’évidente raisons liées au pouvoirs, et par un glissement sémantique qui relève du sophisme, on a associé élection à démocratie pour former ce que l’on appelle la démocratie représentative qui, comme vous le soulignez à juste titre d’ailleurs n’est nullement une démocratie.

    Etienne CHOUARD montre comment en 200 ans de tirage au sort dans la Grèce anthique, les 99% ont gouverné par un système très ingénieux et, pour le coup, totalement démocratique.

    Le fait que les gens « aient d’autre soucis » est de moins en moins vrai, car nous avons vu et nous voyons clairement aujourd’hui que cette erreur de confier un maximum de pouvoir à des représentants n’est pas adapté à une gouvernance compatible avec l’idée même de justice, d’égalité et d’écologie.

    Jusqu’à la révolution, personne n’aurait jamais eu l’idée d’associer (même Rousseau, Montesquieu, Voltaire…) l’élection au concept de démocratie puisqu’ils étaient même généralement reconnus pour être antinomiques…!

    La croyance que le peuple élirait naturellement les « meilleurs », c’est à dire les plus vertueux des citoyens a vécu et nous voyons clairement qu’aujourd’hui, c’est une erreur findamentale.

    Enfin, la démocratie directe par tirage peut être mise en oeuvre à l’échelon local immédiatement. Pour les échelons supérieurs, les même principes peuvent s’appliquer avec un encadrement conforme à ce que les athéniens avaient adopté :
    Mandats non renouvelable
    Amateurisme politique
    Réddition des comptes
    Poursuites judiciaire en cas de fautes graves,
    référendum révocatoire.

    Tout cela mérite une réflexion plus approndie et je vous encourage vivement à vous renseigner plus avant sur le tirage au sort.
    Pour les reste je partage totalement votre constat, votre vision de l’occident et des gouvernements représentatifs !
    bien à vous
    David

  2. John Deuf

    « Etienne CHOUARD montre comment en 200 ans de tirage au sort dans la Grèce anthique, les 99% ont gouverné par un système très ingénieux et, pour le coup, totalement démocratique. »

    FAUX! Les citoyens c’ était les riches propriétaires terriens, les riches marchands et les pauvres fermiers. tout le reste était exclus donc ca ne fait pas 99%. Suivant les études de la plus optimiste a la plus pessimiste: 10 a 40%

    C’est totalement faux, mais d’ailleurs Chouard va même plus loin en disant: « Pendant 200 ans de tirage au sort, ce sont les pauvres qui ont dirigé, toujours. On a deux exemples historiques, pendant 200 ans, ce sont des faits, ce ne sont pas des opinions. Pendant 200 ans de tirage au sort, ce sont les pauvres qui gouvernaient, il y avait des riches mais ce n’est pas eux qui gouvernaient.  »

    C’est encore plus faux, les fermiers sont devenus encore plus pauvres pendant ces 200 ans donc s’il étaient vraiment au pouvoir se serait ils ruinés volontairement alors que la cité ne savait pas quoi faire de ses richesses?

    Voyons les choses en face…Etienne Chouard n’est pas sérieux lorsqu’il prétend de telles choses. D’ailleurs Etienne chouard n’a pas d’exemple valable de société qui fonctionne comme il le prétend. Et jamais il ne répond a ces arguments discuter avec des gens davantage crédules.

  3. Epiméthée

    John Deuf,

    A l’époque ou la démocratie athénienne a fonctionné, il me semble que la quasi-totalité des peuples de l’époque étaient esclavagistes. Faire ce reproche aux athéniens équivaut à faire le reproche aux humains d’aujourd’hui de manger des animaux. Dans 2500 ans qui sait quelle sera notre rapport aux animaux ??? L’idée de démocratie ne pourrait-elle pas fonctionner sans esclaves ? N’a t-on pas des esclaves de metal aujourd’hui ?

    Vous dites « FAUX! Les citoyens c’ était les riches propriétaires terriens, les riches marchands et les pauvres fermiers. tout le reste était exclus donc ca ne fait pas 99% » Moi je dis que 99% des citoyens étaient des pauvres paysans et que les riches,comme partout à toutes les époques représentent une infime minorité, le 1%, sans compter que les riches marchands étaient souvent des métèques, des étrangers à la cité et ils n’étaient donc pas citoyens, ils ne votaient pas les lois. Donc oui, les pauvres citoyens ont gouvernés (pas les femmes et pas les esclaves, certes, mais si on reproduisait en partie les institutions de l’époque au 21e siècle, y inclure les femmes produirait les mêmes effets), car ils votaient eux mêmes les lois et avaient accès aux charges grâce au tirage au sort.

    Pouvez-vous produire une source montrant que les citoyens athéniens se sont appauvris durant cette période et en quoi cela pourrait être lié à la démocratie ?

    Etienne Chouard regarde dans l’histoire des hommes les bonnes idées qui ont pu exister pour nous protéger, les citoyens, contre les abus de pouvoir. Or il se trouve que les institutions athéniennes ont été pensées pour donner le pouvoir au peuple, la démocratie, dans laquelle chaque citoyen est autonome et vote lui même les lois auxquelles il consent à se soumettre. Il y avait donc plein de mécanismes pour assurer le bon fonctionnement de ces institutions (isegoria, mandats courts, non renouvelables etc que Gloup à cité).

    La démocratie doit se pratiquer à un échellon local, et c’est en étant successivement gouvernant et gouverné que l’on apprend à être citoyen.

    L’élection depuis 200 ans n’a pas vraiment amélioré la situation des 99% qui restent les esclaves du marchés et de ses maîtres politiques qui décident tout à notre place. La planète non plus ne semble pas trop apprécier les effets de l’élection et du capitalisme et on commence à ne plus pouvoir le cacher. Un autre système est inévitable si l’on veut continuer à vivre sur cette planète, qu’on le veuille ou non.

  4. Epiméthée

    L’institution du jury peut être aristocratique ou démocratique,
    suivant la classe dans laquelle on prend les jurés; mais elle
    conserve toujours un caractère républicain, en ce qu’elle place la
    direction réelle de la société dans les mains des gouvernés ou
    d’une portion d’entre eux, et non dans celle des gouvernants. (…)
    le jury est avant tout une institution politique ; on doit le considérer
    comme un mode de la souveraineté du peuple ; il faut le rejeter
    entièrement quand on repousse la souveraineté du peuple, ou le
    mettre en rapport avec les autres lois qui établissent cette
    souveraineté. Le jury forme la partie de la nation chargée
    d’assurer l’exécution des lois, comme les Chambres sont la partie
    de la nation chargée de faire les lois ; et pour que la société soit
    gouvernée d’une manière fixe et uniforme, il est nécessaire que la
    liste des jurés s’étende ou se resserre avec celle des électeurs.
    C’est ce point de vue qui, suivant moi, doit toujours attirer
    l’attention principale du législateur(*). Le reste est pour ainsi dire
    accessoire.
    (…)
    De quelque manière qu’on applique le jury, il ne peut manquer
    d’exercer une grande influence sur le caractère national ; mais
    cette influence s’accroît infiniment à mesure qu’on l’introduit plus
    avant dans les matières civiles.
    Le jury, et surtout le jury civil, sert à donner à l’esprit de tous les
    citoyens une partie des habitudes de l’esprit du juge ; et ces
    habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le
    peuple à être libre.
    Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et
    l’idée du droit. Ôtez ces deux choses, et l’amour de
    l’indépendance ne sera plus qu’une passion destructive.
    Il enseigne aux hommes la pratique de l’équité. Chacun, en
    jugeant son voisin, pense qu’il pourra être jugé à son tour. Cela est
    vrai surtout du jury en matière civile: il n’est presque personne qui
    craigne d’être un jour l’objet d’une poursuite criminelle; mais tout le
    monde peut avoir un procès.
    Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la
    responsabilité de ses propres actes ; disposition virile, sans laquelle
    il n’y a pas de vertu politique.
    Il revêt chaque citoyen d’une sorte de magistrature ; il fait sentir à
    tous qu’ils ont des devoirs à remplir envers la société, et qu’ils
    entrent dans son gouvernement. En forçant les hommes à
    s’occuper d’autre chose que de leurs propres affaires, il combat
    l’égoïsme individuel, qui est comme la rouille des sociétés.
    Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter
    les lumières naturelles du peuple. C’est là, à mon avis, son plus
    grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite
    et toujours ouverte, où chaque juré vient s’instruire de ses droits, où
    il entre en communication journalière avec les membres les plus
    instruits et les plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont
    enseignées d’une manière pratique, et sont mises à la portée de
    son intelligence par les efforts des avocats, les avis du juge et les
    passions mêmes des parties. Je pense qu’il faut principalement
    attribuer l’intelligence pratique et le bon sens politique des
    Américains au long usage qu’ils ont fait du jury en matière civile.
    Je ne sais si le jury est utile à ceux qui ont des procès, mais je suis
    sûr qu’il est très utile à ceux qui les jugent. Je le regarde comme
    l’un des moyens les plus efficaces dont puisse se servir la société
    pour l’éducation du peuple. (…)
    Ainsi le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner le
    peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à
    régner. »
    Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », Livre 1, deuxième
    partie, chapitre VIII. GF Flammarion, tome I, p 371 et s.

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