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juin 04

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Dix, cent, mille coups d’Etat

Le coup d’État s’est en réalité produit il y a plusieurs années, depuis que les partis, qui sont des associations privées, sont parvenus à tout occuper ; les institutions, le gouvernement, la présidence de la République, les régions, les communes, les compagnies municipales, l’État parallèle, la Rai [radio télévision italienne – NdT], et dans  une certaine mesure aussi les journaux, les conservatoires, les théâtres, les  thermes.
Et ce sont donc eux les auteurs du coup d’État, même si ce dernier se montre de façon plus visible aujourd’hui, du fait que cette classe politique, assiégée par le malaise social, le Mouvement 5 Stelle, et par l’abstention, se serre les coudes. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les diatribes, ou les luttes entre droite et gauche ne sont que des artifices, ou mieux, sont là pour permettre aux uns de s’emparer des postes de pouvoir, tandis que les autres occupent le sous-État.

Massimo Fini, sur Beppegrillo.it


« L’art de défendre un État est gouverné par les mêmes principes que ceux qui régissent l’art de le conquérir »
Malaparte

Interview de Massimo Fini, journaliste et écrivain

Aucun des pères fondateurs de ce système, la démocratie libérale, ni Locke, ni Stuart Mill, ni Tocqueville, ne font jamais référence aux partis, et jusqu’en 1920, les partis n’étaient  même pas mentionnés dans les Constitutions. Pourquoi cela ? Il existe une raison précise ; la pensée libérale tend à valoriser les mérites, les capacités, les potentialités de l’individu. Mais pour le parti ou le lobby, c’est exactement le contraire : ce sont des gens qui s’organisent en groupe ; c’est ce qu’expliquait très bien celle que l’on appelle l’École élitiste italienne du début du XXe siècle, Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Michels, qui disaient que 100 personnes qui agissent de concert prévaudront toujours sur 1000 qui agissent individuellement, et c’est précisément ça le concept de parti, qui en Italie, a ensuite complètement dégénéré en des espèces de mafias. En effet, les dessous de table ne sont rien d’autre que du racket mafieux [« pizzo » en italien – NdT]

Outre l’occupation des postes de pouvoir qui, je le redis, constitue le véritable coup d’État et qui est survenu voilà plusieurs décennies, il y a également tout le système de parrainages. On l’a très bien vu encore récemment, mais cela existe depuis longtemps : si tu n’acceptes pas de t’inféoder à ces organisations, si tu n’acceptes pas l’humiliation, alors ton parcours sera 100 fois plus fatigant. C’est la négation même du mérite individuel. Ces derniers temps, on a vu se produire ce que l’on connaissait déjà bien : alors que nos enfants ont les pires difficultés à trouver du travail, ces gens-là placent leurs fils, leurs petits-enfants, leurs femmes, amantes, putains, qui vous voulez, à des postes payés 100 000 euros par an. Et cela est une énième claque à nous autres, citoyens. D’ailleurs nous ne sommes pas des citoyens, comme je l’ai écrit dans un livre intitulé « La Démocratie et ses Sujets » [sorti en France aux Éditions Le Retour aux Source – NdT], nous sommes des « sujets », et cela nous donne le droit de nous rebeller contre cette situation !

Notre Constitution, qui est pourtant issue du CLN (Conseil national de libération), lequel était déjà le fruit d’une répartition du pouvoir entre les partis antifascistes en présence, ne mentionne les partis que dans un seul  article, en précisant que les citoyens « peuvent » s’organiser en partis pour concourir à former la volonté nationale. C’est donc une possibilité, et non une obligation, et cela ne dit pas non plus que ce seul article doit leur ouvrir ouvert la porte des 138 autres articles de la Constitution, comme cela s’est produit !

Le coup d’État s’est donc déjà produit, depuis longtemps, et il n’y aurait pas eu cette rébellion que l’on connait aujourd’hui si cette situation ne s’était pas gangrénée et perpétuée au fil des ans, car tout cela n’est pas né à l’improviste, vous comprenez ? Ce n’est pas non plus la situation économique qui peut l’expliquer, c’est une rébellion face à une situation, où on ne trouve pas un dictateur, une personne bien précise, mais un système dans lequel les partis se répartissent le pouvoir entre eux.

Ce n’est pas à proprement parler un coup d’État au sens technique, c’est simplement que la vieille classe dirigeante, le PD, le PDL, qui sont responsables de la situation dans laquelle nous avons sombré avec la bénédiction et l’aide du Président Napolitano, a pénétré nos institutions et a mis, et continue à mettre, la main sur le principal moyen de communication, à savoir, la télévision.

Malaparte, quand il parle de technique de « coup d’État » explique que l’on peut s’emparer des éléments vitaux d’un État sans avoir besoin pour autant de faire la révolution. C’est une situation que nous connaissons depuis toujours, dans le sens où la télévision est depuis toujours aux mains du pouvoir. Pour le régime berlusconien, on ne peut pas parler de dictature au sens classique, tout comme actuellement on ne peut pas parler de coup d’État au sens classique, mais c’est un état de fait, et on ne voit pas bien comment les chasser, puisque ces gens sont les maitres de la situation. À moins d’utiliser des méthodes plus rudes, disons.

On peut cependant dire qu’aujourd’hui, sous la  poussée du Mouvement 5 Stelle et aussi d’une abstention dont on ne parle jamais, mais qui se monte à 25%, si vous faites la somme de ces 25% d’abstention avec les 25% autres qui ont voté Grillo [aux dernières législatives], on voit qu’un citoyen sur deux ne croit plus dans cette démocratie représentative, du moins, à la démocratie des partis, à la « partitocratie ». Maintenant, ils vont juste faire quelque réformette pour la vitrine pour pouvoir dire qu’ils font quelque chose,  il faudra faire pression sur eux. Et comme vous le voyez bien, l’ensemble de la presse nationale ou presque est contre le seul Mouvement qui peut présenter quelque gène ou quelque risque, celui de Grillo, et ils s’acharnent à y dénicher les choses les plus stupides et à les monter en épingle, alors qu’eux en ont fait des vertes et des pas mures, mais ça, ça va. Mais dès que le Mouvement 5 Stelle fait une petite erreur, qui peut exister évidemment, ça devient tout de suite un problème de fond. Le mécanisme de ce qu’on appelle le « coup d’État » est né au moins 30 ans en arrière, c’est-à-dire depuis que l’opposition a disparu, laissant la place à une classe politique qui en réalité est la seule « classe » sociale qui ait survécu, et qui s’autoalimente et repousse toute tentative d’innovation et de renouveau ; cela s’est produit avec la Ligue du Nord en 1992, avec l’enquête « Mani pulite » entre 1992 et 1994, et c’est ce qu’elle fait encore aujourd’hui. Je fais un parallèle avec ce qui s’est produit au début des années 1990, l’enquête des magistrats [de mani pulite], la Ligue du Nord, où pour la première fois surgissait un mouvement sale, brutal, qualifiez-le comme vous voulez, mais qui représentait une vraie opposition ; avant il n’y en avait pas. Le PC s’étant allié avec le pouvoir, nous étions revenus à une situation où les citoyens n’avaient plus aucun choix, jusqu’à ce qu’apparaisse le Mouvement 5 Stelle, car de toute façon, tu pouvais coter pour l’un ou l’autre des partis, c’était exactement la même chose, même si on pourrait objecter qu’il y a davantage d’arrogance du côté berlusconien, mais globalement c’est pareil. L’impossibilité pour le citoyen de choisir entre plusieurs alternatives, pour moi, ça s’appelle une dictature.

Lorsque nous avons été au bord du gouffre, économiquement parlant, nous avons fait appel à Monti, pour lui attribuer la responsabilité qui en réalité incombait à ceux qui sont là depuis 30 ans. Bien sûr, on peut dire ce qu’on veut de Monti et de son gouvernement, mais le problème ce n’est pas Monti. C’est ce bloc des partis, ce que nous avons appelé la « partitocratie », contre laquelle déjà en 1990, je me rappelle, le président du Sénat Cesare Merzagora, qui était un gentilhomme, avait prononcé un discours extrêmement dur devant le Sénat. Depuis, les choses n’ont fait qu’empirer, et il y a eu cette main mise sur le plus important moyen de communication qui soit, la télévision, c’est pour cela que ça leur casse les couilles toute cette histoire de Web, d’Internet, car cela, ils ne le contrôlent pas !

Et il y a toute cette série de lois liberticides qui relèvent du code Rocco, et donc du code fasciste, qui était un excellent code, il suffisait de lui enlever ces lois contre toute critique du drapeau ou du Chef de l’État, mais maintenant ils y ont ajouté la loi Mancino contre les expressions de haine raciale ou des choses de ce genre. Mais enfin, la haine est un sentiment, et aucune dictature n’a jamais osé s’attaque aux sentiments. Je hais qui je veux, mais bien sûr si je lui touche ne serait-ce qu’un cheveu, alors je vais en prison, vous comprenez ? La haine ne peut pas être un délit !

Et je dirais que petit à petit, cette tentative de limiter n’importe toute forme de dissension, transparait dans ce discours permanent qui appelle à baisser d’un ton, à la responsabilité, mais purée, vous l’avez eu pendant 30 ans la responsabilité et maintenant vous venez nous la demander à nous ? Je n’appartiens pas au Mouvement 5 Stelle, mais vous rendez responsable le Mouvement 5 Stelle qui vient tout juste d’apparaitre sur la scène politique depuis un mois ? Mais c’est vous les responsables, et vous avez échoué depuis 30 ans et maintenant vous en subissez le contrecoup, et j’espère que ça ira encore plus loin.

J’ai écrit que les partis devraient remercier Grillo, car il canalise une rage, une rage institutionnalisée, et permet de neutraliser un profond ressentiment qui n’est pas simplement d’origine économique, c’est quelque chose de plus général, qui sans Grillo pourrait prendre des formes bien plus violentes, et je partage assez l’avis de Grillo quand il dit que s’il n’arrive pas à passer, à changer les choses, bientôt on pourrait voir s’élever des barricades. C’est une hypothèse, plus ou moins crédible étant donné que le peuple italien a perdu de sa vitalité, il a vieilli, et il s’est habitué à subir tout et n’importe quoi, mais si la crise économique s’aggrave encore, alors, comme on dit en Toscane, « il bisognio fa trottare la vecchia » [l’envie pressante fait courir la vieille – NdT], même les citoyens les plus endormis pourraient bien se réveiller.

Je répète, il ne faut pas sous-estimer les 25% d’abstention des dernières élections, qui se sont reproduits lors du vote dans le Friuli, où ce sont 47% des inscrits qui ne sont pas allés voter, ce qui confirme l’abstention en Sicile, où l’on avait dit « Oui, mais c’est la Sicile, c’est spécial ». Maintenant c’est dans le Fruili que la moitié des gens n’est pas allée voter ! Seuls ceux qui ne veulent pas voir les choses en face ne comprennent pas que nous sommes à un tournant, et que la situation peut exploser à tout moment. Et j’espère que ça se produira. Une partie de ce malaise social, de cette rage, se consume entre les uns et les autres, mais le reste pourrait bien s’attaquer à ces institutions feintes qui sont utilisées pour protéger la classe au pouvoir. Nous sommes plus ou moins dans la situation de la Russie de Poutine, qui n’est pas une dictature à proprement parler, c’est une autocratie à plusieurs titres. Je ne sous-estimerais pas non plus les tentatives de censure du langage, qui est typique des régimes dictatoriaux. C’est un signal, non ? Dans les journaux, les télés, n’importe quoi donne lieu à un procès d’intention, et est jugé dangereux, subversif, etc..

Et comme nous l’avait enseigné Orwell dans son roman 1984, il se crée ainsi une sorte de novlangue utile au pouvoir. C’est une homologation totale. appelons-nous que ce n’est pas seulement un phénomène italien, même si c’est vrai qu’ici il est plus flagrant, mais la tentative d’homologuer tout le monde au même modèle unique, occidental, est un phénomène mondial, n’est-ce pas ? Pourquoi sommes-nous en Afghanistan ?  Parce que nous n’aimons pas les talibans et leur façon d’être, parce qu’ils doivent être comme nous.

Pourquoi sommes-nous contre l’Islam ? Je ne sais pas. Parce qu’il a une vision du monde différente de la nôtre. L’Iran est un des pays de l’Axe du Mal, et pourquoi donc ? Il n’a jamais agressé personne. Et puis l’Italie est comme ça : alors que les autres démocraties respectent un tant soit peu les formes – au fond la démocratie est un système de règles et de procédures et la forme est essentielle, sinon elle n’existe pas -, nous au contraire, nous allons au-delà… nous violons aussi le minimum éthique que constitue le respect des lois qu’eux-mêmes ont établies. En somme, qu’est-ce qu’un monarque constitutionnel ? Celui qui respecte au moins ses propres lois. Mais nous, nous outrepassons tout cela, nous sommes au-delà du monarque constitutionnel !

Il existe deux droits différents en Italie, un pour Sa Seigneurie qui est – je n’aime pas utiliser cette expression, parce qu’elle ne veut rien dire – « défenseur des garanties constitutionnelles », et un second pour tous les autres, qui est répressif

Où est l’intérêt de l’innocent ? Être jugé le plus tôt possible. Et l’intérêt du coupable, au contraire est d’être jugé le plus tard possible, voire jamais, si c’est faisable. Regardez Berlusconi, et même Cesare Previti : il a fallu attendre 10 ans [de procès] pour qu’il fasse un seul jour de prison, avant de bénéficier d’une mise aux arrêts à son domicile du Monte argentario.

Berlusconi quant à lui, en jouant à prolonger ainsi les choses, a déjà obtenu 5 prescriptions. Et ainsi de suite.

Ses collègues qui assurent sa défense lui permettent de jouer sur n’importe quelle subtilité judiciaire, et de fait, il n’est jamais jugé, ou sinon, il écrit les lois pour lui-même. Il avait un problème de faux en écritures, il a aboli le délit de faux en écritures. Je le répète, nous sommes au niveau de Poutine, avec la nuance qu’au moins Poutine a une certaine idée de son pays, de son État, de sa nation, alors que Berlusconi ne pense qu’à une chose, lui-même.

J’ai écrit récemment un article louant Andreotti, mais c’était en le comparant à Berlusconi. En effet, Andreotti ne s’est jamais plaint d’être la victime d’un complot, de la magistrature, de je ne sais qui, il s’est défendu devant les tribunaux. Pourquoi ? Parce qu’une classe dirigeante qui a conscience d’elle-même et de son rôle ne délégitime pas les institutions, car ce sont les siennes, et cela, la vieille classe dirigeante de la Démocratie chrétienne le savait, alors que Berlusconi est un pur aventurier et s’en fout complètement.

Les dégâts qu’il a causés nous ont fait perdre des dizaines d’années, car il a enlevé au peuple italien le peu de sens de la légalité qui lui restait.

L’illégalité maintenant c’est être malin, fourbe, tandis que pour eux, nous les citoyens nous ne sommes que des brebis à tondre, des ânes que l’on peut cravacher, et qui doivent travailler, et rien que cela devrait être un motif suffisant pour ruer dans les brancards.

Je répète, ce à quoi je pense quand je dis « ruer dans les brancards », c’est à une révolte de masse, populaire, non armée. Une révolution fonctionne quand les jeunes policiers choisissent le camp des manifestants.

En Italie, il n’y a pas eu de coup d’État au sens technique du terme, mais nous avons une situation qui équivaut à un coup d’État, c’est-à-dire qu’il y a une classe politique compacte soutenue par le président de la République, qui vient d’ailleurs de signer pour un 2e mandat, et qui cherche à faire en sorte que les poussées provenant de la société soient calmées et tempérées. Je ne sais pas si c’est un coup d’État au sens formel, car il faudrait pour cela que l’on s’empare du palais présidentiel, de la police… ils n’en ont pas besoin, ils ont déjà tout cela. Ils n’ont surement pas besoin de s’emparer la police d’État ! Ni des moyens de communication. Ils possèdent déjà tout ça ! Ce n’est donc pas un coup d’État au sens où l’entend Malaparte, mais plutôt une situation de fin de la démocratie. Enfin, je voulais parler de la soi-disant violence verbale : on a beaucoup parlé du fait que Mme Polverini, certains patrons ou d’autres personnes ont été dérangés alors qu’ils mangeaient [au restaurant], ou de ce qu’a dit Grillo, qui serait à la limite du subversif. Même le défoulement verbal n’est plus admis, mais nous avons tout de même un premier ministre qui a dit que la magistrature était le « cancer de la démocratie ». Je vous pose la question : est-ce que ce n’est pas plus subversif qu’un « vafanculo » de Grillo ?
Passez le message.
 

Massimo Fini

 

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